Des tatouages pour se souvenir

En Israël, des jeunes ont décidé de se faire tatouer sur l’avant-bras les chiffres que portaient leurs grands parents, victimes de l’Holocauste. Une façon pour eux de leur rendre hommage et de ne pas oublier la Shoah.

Le numéro 4559 sur son bras gauche, Livia Ravek le porte depuis 1942, quand elle a été déportée au camp d’extermination d’Auschwitz. Aujourd’hui, son petit fils, Daniel, 24 ans, porte le même numéro. Soixante-dix ans d’Histoire séparent ces deux tatouages. « Je sais que c’est choquant, explique le jeune homme. Mais il est si facile d’oublier. On entend déjà : ‘C’est quoi la Shoah déjà ? Ah oui, une histoire entre les juifs et les nazis’. Pour la prochaine génération, cela ne sera plus qu’une petite histoire, sans importance », témoigne l’étudiant, dans un reportage récemment diffusé sur France 2. « Je n’étais pas contente quand Daniel a fait ça », lâche de son côté sa grand-mère. Son tatouage est une plaie qui ne disparaîtra jamais. « Moi, je dois le porter toute ma vie », se désole-t-elle. « Je ne sais pas s’il a bien fait ».

Dans la famille d’Eli, une jeune femme de 24 ans que le New York Times a rencontré, les réactions ont été différentes. « Quand mon grand-père a vu mon tatouage, il a embrassé mon bras », raconte la petite fille du déporté d’Auschwitz. « Un moment inoubliable ». Peu de temps après, sa mère et son oncle ont décidé de faire la même chose. « Aujourd’hui, mon grand-père ne fait plus partie du monde des vivants. Je suis là pour raconter son histoire et celle de l’Holocauste », affirme-t-elle avec fierté.

Derrière les chiffres, une histoire, une identité. Dans Naufragés et les Rescapés, l’écrivain Primo Lévi, ancien déporté à Auschwitz, écrivait de la funeste empreinte sur son avant-bras : « c’est un signe indélébile, vous ne sortirez plus d’ici. C’est la marque qu’on imprime sur les esclaves et les bestiaux destinés à l’abattoir, et c’est ce que vous êtes devenus. Vous n’avez plus de nom : ceci est votre nouveau nom ».

Et c’est là que le bât blesse. En se tatouant, ces jeunes s’approprieraient une identité, une histoire qui n’est pas la leur. C’est en tout cas le point de vue de nombreux historiens israéliens, qui critiquent durement ce phénomène. « Cette démarche me paraît aberrante, sinon inquiétante, souligne ainsi Lucien Lazare, historien et grand résistant. Il y a une recherche d’identification avec la victime. Or ces jeunes ne sont pas les victimes ».

Au sein de la société israélienne aussi, le geste est perçu comme indécent, déplacé. D’autant que le tatouage, hormis sa funeste signification, est interdit par la loi mosaïque (Lévitique, 19-28). Mais ces jeunes mettent en avant la nécessité de préserver le souvenir de la Shoah. Un argument difficilement contestable en Israël, où les survivants de la solution finale sont de moins en moins nombreux, et où le poids de la Shoah, fondamental, est intrinsèquement lié à la création de l’Etat hébreux.

Ce phénomène révèle donc un vrai paradoxe. Comment éviter l’oubli sans rouvrir une plaie qui peine à cicatriser ? Pour Michael Berenbaum, professeur à l’American Jewish University de Los Angeles et spécialiste de la mémorialisation de l’Holocauste, « nous nous éloignons de la mémoire vivante pour aller vers la mémoire historique » analyse-t-il dans le New York Times. « Nous sommes à ce moment de transition et les tatouages sont une manière insolite, démonstrative, de le franchir »

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